La Colombie face à son histoire

2 octobre 2016

International

Les Colombiens sont attendus aux urnes ce dimanche pour un accord de paix historique

Les Colombiens sont attendus aux urnes ce dimanche pour un accord de paix historique

« 52 ans, 4 mois, 5 jours » peut-on lire en une du site du quotidien colombien « El Tiempo » aujourd’hui. C’est la durée du conflit armé mené sans relâche par la guérilla communiste des FARC en Colombie. Ce demi-siècle de violence touche peu à peu à sa fin puisque l’accord de paix signé par le président colombien Juan Manuel Santos (Parti de la U, centre) et le chef des FARC Rodrigo Londoño est soumis au vote des électeurs ce dimanche 2 octobre.

Le plébiscite sur « l’accord pour la fin du conflit et la construction d’une paix stable et durable » est historique. Le « Oui » est en passe de l’emporter. Retour sur l’histoire d’un des plus longs conflits d’Amérique latine.

Les FARC : une guérilla communiste, produit de la guerre civile

Une partie des combattants de gauche de la guerre civile qui oppose les libéraux aux conservateurs de 1948 à 1953 refuse de déposer les armes lors de la dictature militaire de 1953 à 1957.

C’est pourquoi, en 1964, sont créées les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC), une guérilla rurale formée par le Parti communiste colombien et des milices d’autodéfense paysannes.

Le mouvement se définit comme marxiste-léniniste, d’inspiration bolivarienne (du nom de Simon Bolivar, qui lutta pour l’émancipation des pays d’Amérique latine face à l’Espagne).

Les FARC ont pris les armes en 1964

Les FARC ont pris les armes en 1964

Les FARC se présentent comme les défenseurs des pauvres, ils veulent lutter contre les inégalités sociales et économiques, défendre les paysans contre les grands propriétaires, combattre les multinationales et l’influence des Etats-Unis en Colombie.

A la même époque, des propriétaires terriens créent des milices paramilitaires d’extrême droite pour protéger personnellement leurs biens, ne se sentant plus en sécurité. Les FARC se posent en défenseurs des paysans pauvres contre ces milices.

Le financement

Les FARC trouvent d’abord leur financement dans l’«impôt révolutionnaire» prélevé sur le bétail, ensuite remplacé par une taxe plus lucrative sur la cocaïne et les enlèvements contre rançons, à partir des années 1980. En 2003, l’UIAF (émanation du ministère colombien des finances) estime le revenu total de l’organisation des FARC à 77 millions de dollars, qui serait dû pour moitié à la pratique de l’extorsion.

Les FARC, une guérilla à l'organisation économique aboutie

Les FARC, une guérilla à l’organisation économique aboutie

Les premières tentatives de paix

En 1984, les FARC signent un cessez-le-feu et forment une coalition électorale avec les communistes, mais les exactions des paramilitaires continuent et les guérilleros décident bientôt de retourner à la lutte armée.

A partir de 1998 et jusqu’à 2002, les FARC disposent d’une zone démilitarisée au Cuagan tout en poursuivant leur combat. Les négociations de paix aboutissent sur un échec.

L’apogée des FARC 

Au début des années 2000, on estime l’armée des FARC à environ 18 000 personnes et le territoire qu’elle contrôle à 30% de la Colombie.

FarcColombie 

L’organisation utilise la « zone de détente » de Cuagan comme base arrière d’entraînement et recrute des soldats chez les petits paysans désabusés.

Les opérations de guérilla marquent les esprits : dynamitage d’infrastructures publiques, harcèlement d’unités militaires, pose de mines antipersonnel, attaques de bases militaires… La violence est omniprésente.

Le tournant en 2002

Février 2002. Un tournant pour la guérilla communiste : les FARC sont affaiblies par de nombreuses défaites militaires et par la mort de beaucoup de leurs chefs, elles renoncent aux enlèvements de civils contre rançons. Cependant, elles pratiquent de plus en plus la prise d’otages politiques. Ingrid Betancourt, Franco-colombienne et candidate à la présidentielle en Colombie, en fait les frais. Elle est enlevée et ne sera libérée que 6 ans plus tard, en 2008, au terme de négociations extrêmement médiatisées. 

Ingrid Betancourt, détenue 6 ans par les FARC dans la jungle, libérée en 2008

Ingrid Betancourt, détenue 6 ans par les FARC dans la jungle, libérée en 2008

Autre fait marquant, le 2 mai 2002 restera dans les mémoires comme l’une des pires attaques des FARC : l’explosion d’une bombe dans une église de Bojaya fait 79 morts. Treize ans plus tard, les FARC y retournent vêtus de blanc pour une cérémonie de pardon.

Les FARC doivent alors faire face au nouveau président Alvaro Uribe qui promet de les vaincre dans le cadre de la politique de « sécurité démocratique » qu’il instaure. La guérilla perd des hommes et du terrain durant cette période.

Des manifestations éclatent en 2008, le peuple, révolté par les horreurs commises par la guérilla, exprime sa colère dans la rue.

Vers une paix durable ?

Les quatrièmes tentatives de négociations de paix aboutissent sur des résultats plus convaincants que les précédents.

Le 24 août 2016 est conclu un accord de paix définitif à La Havane : la guérilla abandonne la pratique de l’extorsion et signe un cessez-le-feu. Dès lors, les FARC ne sont plus inscrits dans la liste des organisations terroristes de l’UE.

Un mois plus tard, le 26 septembre, l’accord de paix de Carthagène des Indes est signé par le président colombien et le chef de la guérilla. Ce dernier y proclame une demande de pardon aux « victimes du conflit ».  

Signature historique d'un accord de paix entre lle président Juan Manuel Santos, à gauche, et le chef des FARC, Rodrigo Londono

Signature historique d’un accord de paix entre lle président Juan Manuel Santos, à gauche, et le chef des FARC, Rodrigo Londono

Le 2 octobre est organisé le « plébiscite pour la paix », les Colombiens sont appelés à se prononcer sur l’accord du paix pour valider ou non sa ratification.

Des Colombiens qui célèbrent l'accord de paix

Des Colombiens qui célèbrent l’accord de paix

Un Colombien, inquiet de ce qu’il adviendra après l’accord de paix si le « oui » l’emporte s’exprime pour France Inter dans l’émission « Interception » du 2 octobre 2016 :

« Prenez un paysan qui s’est tué à la tâche toute sa vie pour gagner un salaire de misère : il voit arriver un guérillero qui a passé son temps à assassiner des gens, et lui, il va gagner plus, quasiment le triple de ce que gagne un paysan moyen aujourd’hui. Il vaut mieux tuer des gens que travailler pour gagner de l’argent ?! »

Beaucoup de Colombiens ne veulent pas voter pour l’accord de paix car ce dernier apporte des garanties aux guérilleros. Ils sont d’un autre côté tiraillés par l’envie d’en finir avec la guerre et d’obtenir de nouvelles opportunités pour leur pays.

L’ancien président colombien Uribe (Centre démocratique, à droite du Parti de la U) a lui un avis bien tranché, il veut la paix mais prône le « non » au plébiscite :

 « Ceux qui voteront non veulent tout autant la paix que ceux qui voteront oui. »

Il juge les sanctions prévues pour les guérilleros trop laxistes et s’inquiète d’une fragilisation de la démocratie si ceux qu’il appelle les « terroristes » ont la possibilité de former un parti politique.

Les partisans du "Non"

Les partisans du « Non »

L’accord fait en effet la part belle aux FARC : les guérilleros n’iront pas en prison s’ils ne confessent pas leurs crimes, une rétribution économique sera attribuée aux démobilisés (ex-combattants) à hauteur de 80 % du salaire minimum et ils obtiendront le droit de participation en politique : accusés de crimes de guerre, ils pourraient participer à la reconversion de la guérilla en parti politique. Ce qui est inacceptable pour un grand nombre de Colombiens.

La tentation de mettre fin à 52 années de guerre est cependant présente chez le peuple colombien qui vit avec la violence au quotidien. Cette paix serait également bénéfique pour l’économie du pays, qui a tant souffert durant ce demi-siècle de devoir investir dans le domaine de la sécurité plutôt que dans le développement. La justice s’exercerait également à condition que les criminels avouent leurs actes mais le peuple colombien n’en est pas assuré. Selon l’accord, les victimes seront mises au centre du pacte et leurs droits seront exercés. 

Le conflit

Le conflit a fait plus de 250 000 morts

Le conflit a fait plus de 250 000 morts, 450 000 disparus et 6 millions de « déplacés ». C’est pourquoi une grande partie des Colombiens reste touchée par ces années de violence et se rend aujourd’hui aux urnes avec une question au bout des lèvres : voter pour la paix au risque de l’impunité des criminels ou refuser un accord qui fait la part belle à des meurtriers ? Quelle que soit la réponse, ces 52 dernières années ne seront oubliées par personne.

Hippolyte Radisson

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