Tourmente en Catalogne

7 octobre 2017

Europe, International

La Catalogne semble être aujourd’hui à un tournant de son histoire. Le référendum d’indépendance du 1er octobre, organisé unilatéralement, n’a fait que renforcer son conflit déchirant avec la Couronne espagnole.

Tourmente en Catalogne dans Europe cataluna-nacionalismo-xenofobia-independencia-espana_139248818_9596988_1706x960

Une identité catalane construite au fil des siècles

Pour comprendre la crise actuelle en Catalogne, il faut s’intéresser à l’histoire de cette région. Au fil des siècles, elle s’est construite sur une identité propre, souvent par opposition à celle de l’Espagne.

En 1162, les comtés catalans – qui font partie depuis 1137 du royaume d’Aragon – s’unissent pour former la Principauté de Catalogne. Cet ensemble conserve une autonomie au sein de la Couronne d’Aragon. Cette dernière s’unit avec le royaume de Castille en 1472, mais chacune des deux parties garde ses particularismes. En 1714, à la fin de la guerre de Succession, la Catalogne – qui avait des lois et institutions propres – est soumise aux lois de la Castille par les troupes du roi d’Espagne Philippe V de Bourbon. La région avait soutenu les Habsbourg, moins centralistes que les Bourbons. La défaite des Habsbourg marque le début de la monarchie absolue en Espagne.

En 1812, la Catalogne est annexée à l’Empire Français par Napoléon 1er. Les aspirations autonomistes renaissent autour de la croissance économique et de la culture catalane. Le point d’orgue se trouve en 1932 : la « Generalitat » est créée. La Catalogne a désormais son propre gouvernement. Supprimée durant le franquisme, la Généralité de Catalogne renait en 1978 avec la nouvelle Constitution espagnole.

La Catalogne, une des 17 communautés autonomes d’Espagne

La Catalogne, une des 17 communautés autonomes d’Espagne

Aujourd’hui, la Catalogne est une communauté autonome d’Espagne qui, comme le Pays Basque et la Galice, est régie par un statut particulier d’autonomie. La Catalogne dispose de son propre Parlement, de son gouvernement, de sa police et se charge de l’éducation, de la santé, de la sécurité et des services sociaux. Contrairement au Pays Basque, la Catalogne ne maitrise pas sa fiscalité. Le catalan est reconnu comme langue officielle aux côtés du castillan

Des raisons culturelles et économiques à l’indépendantisme

Si des volontés autonomistes – voire indépendantistes – ont toujours été présentes en Catalogne, le mouvement connaît cependant un sursaut considérable depuis une dizaine d’années. Plusieurs raisons expliquent cette rapide escalade des indépendantismes, elles peuvent se regrouper en deux points principaux : les raisons économiques et les raisons identitaires.

L’histoire catalane explique comment s’est forgé un fort sentiment d’appartenance régionale chez beaucoup de Catalans. Cette culture commune se traduit notamment par l’usage d’une langue propre à la Catalogne – le catalan – et d’un hymne. Souvent lors de son histoire, la Catalogne a entretenu un mépris envers l’Espagne, ou du moins une distance. Le sentiment d’être une nation s’accroit au fur et à mesure des manifestations.

Aux raisons culturelles s’ajoutent des raisons purement économiques. La Catalogne est une région en bonne santé économique, en témoigne par exemple son tourisme florissant : la région a accueilli 18 millions de touristes en 2016. Avec ses 7,5 millions d’habitants, la Catalogne représente 16 % de la population espagnole. Son PIB par habitants, de 27 600 euros par mois, est 19 % élevé que la moyenne nationale. La Catalogne représente 1/5e de la richesse nationale, ce qui en fait la région la plus riche du pays. Son taux de chômage, de 13,2 % contre 17,2 % au niveau national fait des envieux dans toute l’Espagne.

En tout, la Catalogne générerait environ 21 % des recettes fiscales. Pourtant, elle ne recevrait que 11 % des investissements publics de l’Espagne. La Generalitat estime que le gouvernement espagnol l’endette et demande trop d’impôts aux Catalans. Les indépendantistes prédisent une vie meilleure pour tous les Catalans sans la tutelle espagnole.

L’Estrelada, drapeau catalan symbolique des volontés d’indépendance

L’Estrelada, drapeau catalan symbolique des volontés d’indépendance

L’escalade des tensions ces dix dernières années

Depuis une dizaine d’années, ces motifs culturels et économiques se sont accentués, faisant passer une grande partie des Catalans du nationalisme au séparatisme.  La crise économique de 2008 – qui a frappé de plein fouet l’Espagne – n’a fait qu’accroitre la volonté des indépendantistes de faire sécession. En 2010, la Cour constitutionnelle de Madrid – après une demande du PP (Parti Populaire) – retoque le statut de « nation » de la Catalogne. Elle l’avait acquis lorsque le PSOE (Parti socialiste) de José Luis Zapatero était au pouvoir. Cette destitution symbolique ne fait qu’envenimer la situation avec la monarchie espagnole. Les manifestations lors du jour de la Diada (fête régionale) deux ans plus tard montrent que l’élan indépendantiste n’est pas près de s’arrêter. Arthur Mas, président de la Generalitat, demande alors au Premier ministre Mariano Rajoy l’autonomie fiscale. Ce dernier refuse, Arthur Mas annonce donc qu’un référendum d’autodétermination aura lieu.

Affiches de campagne pour le Oui au référendum catalan d’indépendance de 2014

Affiches de campagne pour le Oui au référendum catalan d’indépendance de 2014

En 2014 est organisé un référendum. Interdit par l’Espagne, il n’est cependant pas réprimé dans la violence ni empêché puisqu’il n’est organisé qu’à titre consultatif. Le « Oui » à l’indépendance l’emporte à 80 %. Une victoire symbolique, mais un pas de plus vers un Etat souverain.

En 2015, le gouvernement catalan convoque des élections anticipées. Les partis indépendantistes se regroupent au sein de la coalition Junts pel Si (Ensemble pour le Oui). La CUP, parti d’extrême-gauche, reste en retrait de cette coalition mais est en faveur de l’indépendance. La majorité n’est pas absolue, mais les indépendantistes remportent les élections pour la première fois.

Carles Puigdemont devient président de la région début 2016. Il est à la tête d’une coalition indépendantiste unie allant de l’extrême-gauche à l’extrême-droite. Il annonce en juin 2017 la tenue d’un référendum. Dès lors, le gouvernement espagnol prévient que ce référendum ne se tiendra pas.   

La Constitution contre le « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes » : un bras de fer sans issue ?

Le 1er octobre, le gouvernement catalan organise un référendum d’autodétermination. La Cour constitutionnelle avait demandé sa suspension pour illégalité dès son adoption par le Parlement catalan. Seule une réforme constitutionnelle pourrait permettre l’indépendance d’une communauté autonome.

Après avoir saisi des millions de bulletins de vote et arrêté 14 hauts responsables du gouvernement régional, Madrid a envoyé 10 000 agents de la police et de la garde civile pour empêcher le vote. Très vite dans la matinée du 1er octobre, des scènes de violence inondent les médias et les réseaux sociaux. Les policiers espagnols s’emparent des urnes, frappent des électeurs – parfois âgés – à coups de matraque, et tirent des balles en caoutchouc. Ces images de violences vont nuire au gouvernement espagnol et à sa légitimité. Le bilan de la journée est de 900 blessés. Une telle violence lors d’élections en plein cœur de l’Europe occidentale laissent beaucoup d’observateurs sans voix. Un choc.

Fabio Buccarelli, AP. Les violences policières ont émaillé la journée de vote en Catalogne.

Fabio Buccarelli, AP. Les violences policières ont émaillé la journée de vote en Catalogne.

Le « Oui » l’emporte à 90,18 % des voix, avec seulement 43,03 % de participation. Une question de légitimité se pose. Certains électeurs indépendantistes n’ont pas pu aller voter, d’autres, – ceux qui sont contre l’indépendance -, ne se sont pas déplacés : le scrutin étant illégal aux yeux de la Constitution espagnole.

S’ensuit une série de manifestations, tant à Barcelone en faveur de l’indépendance et contre les violences policières, qu’à Madrid pour l’unité du pays. Une grande partie de la Catalogne se met en grève mardi 3 octobre. Mariano Rajoy et Carles Puigdemont poursuivent leur lutte par déclarations interposées. L’un assure qu’ « il n’y a pas eu de référendum », l’autre dénonce les « opérations de répression » du gouvernement espagnol. Le roi lui-même sort de son silence pour dénoncer la « déloyauté » des indépendantistes catalans.

Entre Mariano Rajoy et Carles Puigdemont, la tension est à son paroxysme

Entre Mariano Rajoy et Carles Puigdemont, la tension est à son paroxysme

L’Union européenne ne souhaite pas intervenir dans cette « affaire interne à l’Espagne » comme le dit le porte-parole de la Commission. Madrid n’ayant pas réclamé de médiation, l’UE ne peut assumer un rôle d’intermédiaire. Une aide aux négociations décrédibiliserait la souveraineté de l’Espagne et, à terme, fragiliserait l’unité d’autres pays de l’UE où des volontés indépendantistes s’expriment.

Le gouvernement catalan n’a pas encore adopté de déclaration unilatérale d’indépendance. Carles Puigdemont avait annoncé qu’il devait le faire « en fin de semaine ou en début de semaine prochaine ». La session plénière du Parlement catalan, prévue pour le lundi 9 octobre, a été suspendue par la Cour constitutionnelle. Finalement, il a indiqué que la séance se tiendra mardi à 18 heures et qu’elle portera sur la « situation politique ». Par ce geste, le président catalan s’ouvre quelque peu au dialogue en prenant en compte l’interdiction constitutionnelle. Vendredi, le gouvernement espagnol a réclamé la dissolution du Parlement catalan pour organiser de nouvelles élections régionales. Par ailleurs, le préfet Enric Millo s’est excusé au nom des policiers auprès des personnes blessées lors du référendum.

Les risques de la sécession

Si l’indépendance n’a pas encore été proclamée par Carles Puigdemont, c’est aussi car elle présente de nombreux risques pour la Catalogne. En effet, malgré sa bonne santé économique, une sortie de l’Espagne ne serait pas sans danger pour la Catalogne. L’indépendance entrainerait une sortie de l’UE et de l’union monétaire. La Catalogne risquerait de se trouver seule dans un contexte international où l’intégration semble nécessaire à l’économie et au développement.

Les entreprises qui font la richesse de la région n’auraient plus  d’intérêts à y rester et préfèreraient s’implanter autre part en Espagne ou en Europe. Cette réalité ne relève pas de la projection : les départs ont déjà commencé. CaixaBank, troisième banque espagnole, a annoncé vendredi 6 octobre le transfert de son siège social de Barcelone à Valence. La veille, Banco de Sabadell avait annoncé son déménagement à Alicante. Les départs se multiplient ces derniers jours. Pour faire pression sur la Catalogne, le gouvernement espagnol a adopté un décret facilitant ces transferts.

A cette fuite des entreprises s’ajoute le problème de la dette catalane. S’élevant à 35,4 % de son PIB, elle pourrait augmenter en cas de sécession puisque la Catalogne devrait assumer une partie de la dette espagnole.

La Catalogne, tout comme l’Espagne et l’Union européenne, se trouve pour l’instant dans une impasse. Cette situation « estancada » – comme le disent les Espagnols – n’est sans doute pas prête de se résoudre tant le dialogue semble être impossible entre un chef de gouvernement inflexible et un président de région déterminé.

Hippolyte Radisson

Pas encore de commentaire.

Laisser un commentaire

Unpetitcoucou-1 |
Unpetitcoucou-2 |
Unpetitcoucou-3 |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Le Collectif Avenir Boischa...
| Newpeaple
| DENEE ENSEMBLE