Notre-Dame-des-Landes : la fin d’une histoire tumultueuse

20 janvier 2018

France

Le 17 janvier 2018, le gouvernement a tranché : le projet d’aéroport à Notre-Dame-des-Landes est abandonné au profit d’un aménagement de l’aéroport existant, celui de Nantes-Atlantique. Cristallisant de nombreuses tensions, le débat a été vif depuis 1965 et les conséquences de la décision sont nombreuses. Décryptage d’une controverse française.

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Ce 17 janvier, il aura suffi d’une déclaration du Premier ministre Edouard Philippe pour mettre fin à cinquante années de valses-hésitations. Le projet d’aéroport à Notre-Dame-des-Landes est abandonné. Pour autant, les décennies de tensions et de débats passionnés qui précèdent cette décision ne laissent pas présager un dénouement sans accroc.

Un projet qui s’enlise depuis 50 ans

En 1965, le préfet de Loire-Atlantique lance la recherche d’un site pour un nouvel aéroport dans le Grand Ouest, qui permettrait de contrebalancer la centralisation parisienne. Le choix de Notre-Dame-des-Landes, sur un terrain agricole peu peuplé à 15 kilomètres au nord de Nantes, est validé en 1970. Les prévisions sont démesurées, elles affirment que 5 à 9 millions de passagers transiteront à l’horizon 2000, alors que l’aéroport Nantes-Atlantique atteint seulement 5 millions de passagers en 2017.

(Carte AFP)

(Carte AFP)

Une zone d’aménagement différé (ZAD) est créée en 1974. Ce dispositif permet au conseil général d’acquérir progressivement du terrain par droit de préemption. Cette zone comprend plus de 1200 hectares. Mais le choc pétrolier des années 1970, l’arrivée du TGV à Nantes, ou encore l’opposition des exploitants concernés par l’aéroport, mettent un frein au projet.

C’est en 2000 que le Premier ministre Lionel Jospin relance le sujet. Le but est de renforcer la métropole de Nantes et d’acter la décentralisation déjà évoquée depuis une trentaine d’années. Huit ans plus tard, un décret déclare le nouvel aéroport d’utilité publique, ce qui donne la permission de réaliser l’opération d’aménagement. Cet évènement cristallise les tensions.

En 2009, alors que des oppositions se font déjà entendre depuis plusieurs dizaines d’années, des militants anticapitalistes et altermondialistes viennent occuper la ZAD. La zone d’aménagement différé devient la « zone à défendre ». Depuis cette date, une communauté occupe jour et nuit la zone, ils sont communément appelés les zadistes.

En 2010, le projet se précise : Vinci remporte l’appel d’offres pour la conception, la construction et l’exploitation du futur aéroport pour une période de 55 ans. Les travaux sont prévus pour 2014, l’ouverture de l’aéroport pour 2017. En 2012, l’Etat déclenche alors l’opération « César » pour déloger les zadistes. L’emploi de la force et les nombreux blessés ne font que donner une portée nouvelle aux contestations. Plus que jamais, les zadistes sont déterminés à résister. Ils obtiennent un soutien de plus en plus important en France et en Europe.

En 2012, 2 500 CRS et gendarmes mobiles ont tenté d’évacuer de force les zadistes ((J. Monier AFP)

En 2012, 2 500 CRS et gendarmes mobiles ont tenté d’évacuer de force les zadistes (J.Monier, AFP)

Les recours contre la construction de l’aéroport se multiplient. Ils sont tous rejetés par le tribunal de Nantes. Pour essayer d’avancer sur ce projet qui bat de l’aile, François Hollande décide en 2016 de convoquer une consultation locale (qui n’a aucune valeur de décision, contrairement au référendum). A la question « Êtes-vous favorable au projet de transfert de l’aéroport Nantes-Atlantique sur la commune de Notre-Dame-des-Landes ? », les électeurs de Loire-Atlantique répondent « Oui » à plus de 55 %. Le président promet que le résultat sera respecté.

Son successeur, Emmanuel Macron, mandate trois experts pour analyser et donner une conclusion sur le projet. Le rapport est remis au Premier ministre Edouard Philippe en décembre 2017, il indique que les deux options, – l’agrandissement de l’aéroport existant ou son transfert à NDDL -, sont raisonnablement envisageables. Il faut désormais trancher, ce que fait l’exécutif un mois plus tard.

Un débat aux enjeux pluriels

Si ce projet a été débattu pendant 50 ans, c’est que les arguments des deux camps sont de poids, et que le casse-tête parait entier.

Tout d’abord, l’aspect de l’utilité d’un aménagement est à la base du problème. L’aéroport de Nantes serait au bord de la saturation, et ce, quasiment depuis sa création, au début des années 1960. Certains détracteurs du projet de transfert arguent donc que l’urgence d’un quelconque changement n’est pas prouvée, étant donné que 50 années se sont écoulées et que les passagers continuent de transiter sans trop d’encombres.

Pourtant, l’aéroport existant ne comporte qu’une seule piste alors que, comme le prévoit la Direction générale de l’aviation civile (DGAC), 9 millions de passagers sont attendus en 2040.

Entre alors en jeu un affrontement sur le coût des projets. Les médiateurs tablent sur 365- 460 millions d’euros pour un aménagement de l’aéroport existant, alors que les partisans d’un transfert estiment ce coût à 740 millions d’euros. Le coût du transfert à Notre-Dame-des-Landes, lui, est estimé à 556 millions d’euros selon la DGAC, et à 1,5 milliard selon certains opposants.

La concession ayant été octroyée à Vinci pour le transfert de l’aéroport, l’Etat doit verser une indemnisation en cas d’abandon du projet, ce qui représente environ 350 millions d’euros selon les médiateurs. Aucune des deux solutions ne semble donc l’emporter sur la question de la facture à régler.

La question de l’emploi est importante : l’association « Des Ailes pour l’Ouest », partisane d’un transfert, estime que le nouvel aéroport générerait 3 500 emplois. Cependant, l’agrandissement de l’aéroport existant semble avantageux pour les bassins d’emplois du sud de la Loire et de la Vendée.

L’impact environnemental divise lui aussi. L’écart est peu significatif entre les deux projets en terme d’émissions de gaz à effet de serre, mais le projet de Notre-Dame-des-Landes mobilise les écologistes contre lui.

La zone humide bocagère à NDDL (Alain Jocard, AFP).

La zone humide bocagère à NDDL (Alain Jocard, AFP).

En effet, l’association France Nature Environnement (FNE) estime que la construction d’un aéroport à Notre-Dame-des-Landes va détruire « 1 200 hectares de zones humides et de bocages ». Or, les zones humides sont essentielles car elles contribuent à améliorer la qualité des eaux en les dépolluant. Ce sont de réels réservoirs de biodiversité. Selon FNE, « sur les 2 000 espèces recensées dans la zone, plus d’une centaine s’avèrent être classées « espèces protégées » », l’impact sur la faune et la flore serait donc très lourd en cas de construction d’un nouvel aéroport.

Les nuisances sonores sont déjà importantes aux abords de l’aéroport Nantes-Atlantique. Un agrandissement de l’aéroport les augmenterait considérablement, touchant 3 500 à 6 000 riverains selon le rapport des médiateurs, alors que l’impact sonore serait bien moindre à Notre-Dame-des-Landes.

Enfin, il reste un argument de poids : celui des urnes. Les habitants de Loire-Atlantique se sont prononcés pour le transfert de l’aéroport à Notre-Dame-des-Landes, Emmanuel Macron s’est d’ailleurs engagé à respecter la consultation populaire lorsqu’il était candidat.

Le dénouement

Fraichement élu sous le signe de la modernité et du passage à l’acte, Emmanuel Macron se devait de choisir une des deux solutions. Aucune n’étant sans conséquences, il fallait agir avec précaution. Le rapport des médiateurs, délivré fin 2017, mène à une prise de décision en janvier 2018.

A la sortie du Conseil des ministres, Edouard Philippe annonce l’abandon du projet de Notre-Dame-des-Landes au profit d’un agrandissement de l’aéroport Nantes-Atlantique. La promesse de candidat d’Emmanuel Macron n’est donc pas respectée.

Edouard Philippe annonce l’abandon du projet d’aéroport à NDDL le 17 janvier (Reuter, Charles Platiau)

Edouard Philippe annonce l’abandon du projet d’aéroport à NDDL le 17 janvier (Reuter, Charles Platiau)

Le Premier ministre justifie la décision par le contexte d’ « opposition exacerbée entre deux parties presque égales de la population ». La déception est immense pour les élus locaux et responsables économiques qui défendent depuis longtemps le projet de transfert.

L’ancien Premier ministre et maire de Nantes, Jean-Marc Ayrault, porteur historique du projet de NDDL, ne cache pas son amertume : « c’est un déni de démocratie » a-t-il déclaré au micro de France-Bleu. M. Ayrault, inquiet pour le développement du Grand Ouest, a ajouté que « le gouvernement [avait] fait un non choix ».

A l’exception des Républicains (LR) pour qui c’est la « victoire des zadistes » selon Bruno Retailleau, la plupart des forces politiques saluent la décision. La gauche, favorable à l’abandon du projet du nouvel aéroport, met tout de même en garde le gouvernement contre l’emploi de la force pour déloger les zadistes. Quant au FN, ses responsables rappellent la nécessité d’une « remise en ordre » immédiate dans la ZAD.

L’avenir de la ZAD

Aujourd’hui, 200 à 300 personnes vivent dans la « zone à défendre » : ce sont des agriculteurs, des militants, ou encore des néoruraux. Ils ont peu à peu formé une société à l’écart du monde extérieur : un marché où les prix ne sont pas définis, une boulangerie, une fromagerie, une bibliothèque, un journal…

Des militants anti-aéroport se réjouissent de l'annonce de l'abandon du projet dans la ZAD le 17 janvier (Loïc Venance, AFP).

Des militants anti-aéroport se réjouissent de l’annonce de l’abandon du projet dans la ZAD le 17 janvier (Loïc Venance, AFP).

La décision d’abandonner le projet d’aéroport est une grande victoire pour les zadistes, qui organiseront une fête le 10 février. Mais l’avenir de ceux qui comptent continuer à y vivre est compromis.

Edouard Philippe veut « mettre fin à cette zone de non-droit » et a ordonné aux zadistes de rendre à la libre circulation les trois routes traversant la ZAD, qui étaient jonchées de barricades. Il a donné jusqu’au « printemps » aux squatteurs pour évacuer d’eux-mêmes la ZAD. Ils seront expulsés dès le 30 mars s’ils refusent.

Ainsi, les agriculteurs expropriés pourront « retrouver leurs terres s’ils le souhaitent ». L’Etat, propriétaire de la grande majorité des terrains, engagera une « cession progressive du foncier ».

Certains zadistes se posent la question de rejoindre d’autres lieux de lutte en France, mais beaucoup ne souhaitent pas quitter la ZAD et ont noué un pacte avec les agriculteurs pour leur laisser cultiver librement leurs terres.

Si l’Etat n’a pas choisi la solution rapide et brutale d’évacuation, c’est pour préserver une image qui serait écornée par de nouveaux affrontements violents.

La modernisation de Nantes-Atlantique

Tous les yeux sont désormais tournés vers l’aéroport Nantes-Atlantique. Comment faire face à l’augmentation du nombre de voyageurs et connecter le Grand Ouest au reste du monde ? Le projet est encore flou. La réponse première serait celle d’un agrandissement de la piste, qui passerait de 2 900 à 3 600 mètres, ce qui réduirait les nuisances sonores par un survol des habitations à plus haute altitude.

L’aéroport Nantes-Atlantique va être réaménagé. (Loïc Venance AFP)

L’aéroport Nantes-Atlantique va être réaménagé. (Loïc Venance AFP)

L’aérogare et la desserte de l’aéroport et devront aussi être modernisées : le tramway ira-t-il jusqu’à l’aéroport ? Une deuxième aérogare sera-t-elle construite ? Comment agrandir le parking ? Autant de questions qui restent à étudier pour parvenir à accueillir au mieux les 9 millions de voyageurs prévus pour 2040.

Autres parties du volet de réaménagement évoqué par Edouard Philippe, l’aéroport de Rennes devra être développé, et la complémentarité « rail-air » renforcée. Le but, selon le Premier ministre, est de « garantir que Brest, Nantes et Rennes disposent de liaisons faciles avec les autres métropoles européennes », mais aussi de pouvoir rallier plus rapidement les grands aéroports parisiens.

Pour les médiateurs, les travaux pourraient commencer d’ici 2 à 3 ans, mais pour le Syndicat mixte aéroportuaire (SMA), « dix ans au moins » sont nécessaires avant le lancement du projet. Le 20 janvier, le porte-parole du gouvernement Benjamin Griveaux a déclaré que les travaux devraient commencer « avant la fin du quinquennat ». Le Grand Ouest devra encore attendre pour connaitre la réalisation de cette histoire rocambolesque, qui ne risque pas de sortir tout de suite de la zone de turbulence.

Hippolyte Radisson

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